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LE RAMONEUR
OU
UN CONTE SUR LE BONHEUR


LE RAMONEUR vivait dans la mansarde sous le toit, seul le toit le séparait du ciel. C’était si facile pour lui de se rendre au travail : le matin il n’avait qu’à enjamber le rebord de la fenêtre pour retrouver ses amies les cheminées. Il nettoyait leurs gorges noires obstruées par la suie des mésententes, la crasse des querelles, les milliers de paroles injustes, les regards accusateurs, les gestes coléreux, qui éteignent le feu dans l’âtre. Et son cœur était joyeux si, quand il avait terminé son travail, les effluves sucrés d’un gâteau montaient jusqu’à ses narines. Il continuait plus loin sur les toits, portant l’espoir sur son épaule.

Le ramoneur n’entrait jamais dans une maison sans y être convié. À travers les conduits des cheminées, il savait percer les secrets de chaque foyer et deviner à l’odeur et à la couleur de la fumée le feu qui réchauffait les cœurs des propriétaires.

Il était toujours près du ciel et du soleil. Et ils lui répondaient avec amour, car il était d’une nature rayonnante et généreuse. Si des nuages voilaient le soleil, il prenait son hérisson bleu — tout comme celui dont il se servait pour nettoyer les cheminées — et balayait les intrus. S’il remarquait que le ciel était devenu gris de tristesse, il prenait son hérisson rose et amenait l’espoir que le lendemain les fumées grises deviennent blanches. Pour le remercier, le ciel saupoudrait sur son visage de fines gouttelettes de soleil. La figure du ramoneur était alors parsemée de paillettes d’or et les gens pensaient que le soleil les regardait à travers le conduit de la cheminée.

Un jour, le ramoneur reçut une visite. C’était un jeune homme pauvre. Il s’arrêta au seuil de la chambre sous les toits et lui dit qu’il l’enviait de vivre aussi près des étoiles. Le jeune homme vivait avec sa femme au sous-sol où la lumière des étoiles ne peut pénétrer. Le ramoneur promit à son visiteur de recueillir, la nuit venue, la lumière qui ruisselait par sa lucarne et de l’envoyer par la cheminée jusqu’à la chambre du sous-sol. Le jeune homme se plaignit que sa cheminée ne tirait pas, qu’il faisait froid dans sa chambre mais que, de toute façon, il ne pouvait pas payer.

Le ramoneur n’attendit pas que l’imploration dans les yeux du jeune homme descende jusqu’à ses lèvres. Il répondit, un peu gêné, que cela n’avait pas d’importance. Il se précipita alors vers le toit avec tous ses hérissons magiques. Il regarda dans le conduit de la cheminée. Il n’était pas bouché. La fumée âcre lui fit comprendre que dans l’âtre du jeune ménage brûlait du bois bon marché que personne n’achetait, car il était trop humide et dégageait beaucoup de fumée. Pour tenir sans feu par un tel froid, il faut avoir une âme ardente. Il se devait d’aider les jeunes amoureux. Le feu qui animait leurs âmes devait brûler toute leur vie et il ne fallait pas qu’ils le gaspillent pour chasser le froid et la misère.

Pendant qu’il pensait à cela, le ramoneur vit que des lambeaux de fumée, ressemblant aux haillons d’une vieille vagabonde, s’échappaient de la cheminée et s’élevaient vers le ciel. L’amour bienveillant avait chassé la misère. Celle qui engloutissait habilement le feu des cœurs s’était enfuie affolée, chassée par la peur, car cette flamme éternelle était mortelle pour sa gorge...

Le ramoneur leva un regard confiant vers le ciel qui lui envoya une pluie d’étincelles d’or, mais au lieu d’offrir le visage à sa caresse, il tendit ses paumes pour la recueillir et la déversa généreusement dans la cheminée du jeune couple. Une flamme puissante dansa dans l’âtre, s’éleva, illumina la chambre miséreuse et réchauffa les mains engourdies des jeunes époux. Il n’y avait ni dinde rôtie ni gâteau de fête à leur table, cependant ils étaient heureux car personne ne pouvait les priver du feu qui réchauffait leurs âmes.

Le feu dans les cœurs et le feu dans l’âtre brûleront ensemble. Le feu est nécessaire, il apporte le bonheur et la paix au foyer, un désir de rester ensemble. Quant au reste, on peut s’en passer.

–  Le ramoneur nous a porté chance ! s’exclama la jeune femme. Je voudrais le toucher, pour que nous soyons toujours heureux.

Les jeunes amoureux montèrent jusqu’à la mansarde. Le ramoneur sortit à leur rencontre. La femme l’effleura craintivement de la main, le jeune homme posa la main sur son épaule. Puis tous les trois s’assirent près de la fenêtre, tendirent leurs mains noircies par la suie et laissèrent la lumière des étoiles glisser à travers leurs doigts. L’étoile du soir brillait comme un feu de cheminée et la Voie lactée serpentait au loin comme une guirlande qui décorait la fête de l’amour.

La Voie lactée du bonheur...


Svétoslava Prodanova-Thouvenin

Traduit du bulgare par Roumiana Stantcheva
Revu par Marie Vrinat-Nikolov et Patrick Thouvenin

contes-merveilleux
03/03/07