L’HOMME QUI PARLAIT AUX ÉTOILES
LA NUIT descendait doucement sur la ville, la serrait dans ses bras sombres, la berçait dans son giron et en illuminait les rêves à la lueur des étoiles.
Un homme ne dormait pas. On l’appelait « l’Astrologue ». Il quittait sa maison au plus profond de la nuit. Il ne se rendait pas à l’Observatoire. Il observait le ciel du haut des tours de la cathédrale. C’était la plus belle cathédrale au monde, un cri lancé vers le cœur de l’Univers.
Les hommes ont différentes manières de construire leurs temples. Un temple peut être une maison de la vanité humaine, un faible appel à l’aide, un monument à la peur humaine, un témoignage de force brutale. La Cathédrale d’où l’Astrologue observait le ciel était un puissant défi : un lieu où l’on pouvait regarder son âme, la retourner, la libérer du superflu et la laisser s’envoler avec les plaintes de l’orgue quittant la cathédrale, emportée, et voler encore plus haut.
L’architecte du temple avait cherché le chemin vers l’éternité. Il avait voulu l’effleurer, élever les autres jusqu’aux cieux. Peu nombreux étaient ceux qui l’avaient compris. Et son œuvre troublait les âmes des humains. Ils venaient rarement ici et l’Astrologue se sentait tranquille. Personne ne dérangeait sa solitude. Installé en haut de la tour, il tournait ses regards vers les étoiles. Il pensait à l’architecte qui avait donné un corps de pierre à l’élan vers l’infini. Il sentait l’assurance l’envahir, comme si une main amicale se posait sur son épaule. C’est merveilleux qu’un homme tende à travers les siècles sa main à un autre homme. Les créateurs forment ainsi une chaîne originelle. Ils ne sont pas seuls. Ils ne sont pas incompris. Ils sont assis, réunis autour de la table du temps, mangeant le pain de leurs œuvres, pétri avec la farine du dur labeur, avec les larmes de souffrances inouïes, avec le sel de l’élan. La nuit les unit au moment où le temps s’arrête, et où les étoiles les plus claires brillent au ciel.
C’est leur éclat que regardait l’Astrologue. Les étoiles étaient proches de lui. Il voyait clairement chacune d’elles et n’essayait pas de les compter. Il n’avait pas besoin de télescope. Chez certains êtres les énigmes allument un feu intérieur plus précieux que la connaissance. Pas à pas, ils conquièrent l’infini. L’Astrologue était de ceux-là. Les savants le tenaient pour un incapable. Voyons ! il ne sait pas dresser une carte du ciel étoilé, il voit des astres inexistants. Quelle folle impudence — disaient-ils — regarder le ciel à l’œil nu !
On entendit des pas rapides qui sonnèrent dans l’escalier du clocher. Il se retourna. C’était une jeune fille : essoufflée, pauvrement vêtue, tremblante de peur.
– Je vous en supplie, Monsieur, ne dites pas que vous m’avez vue, on me cherche pour me juger et me condamner au bûcher ! On me prend pour une sorcière, une magicienne, les hommes de l’Inquisiteur sont à ma poursuite. Pour l’amour de Dieu, cachez-moi !
Des cris et des bruits de pas montaient de la rue.
– Où est-elle passée ? Comme si elle s’était évanouie ! Montons sur la tour...
L’Astrologue apparut en haut de l’escalier :
– Est-ce moi que vous cherchez ? Je descendrai auprès de vous, c’est un honneur que de vous accueillir ici.
– Êtes-vous seul, Monsieur ?
– Ici, sur la tour du clocher, je sens toujours une présence. Est-ce de cette présence que vous voulez parler ?
– Partons ! s’écria quelqu’un, qui ajouta à voix basse : « Cet homme a le cerveau dérangé ».
Les hommes s’en allèrent. La jeune fille regarda avec reconnaissance l’Astrologue.
– Es-tu vraiment une magicienne ?
– Non. Mais quand je prie, le ciel entend mes prières. Il les écoute avec le cœur. Vois-tu cette grande étoile qui vibre ? Que veux-tu que je fasse pour toi ?
– Demande dans ta prière que les étoiles que j’ai découvertes trouvent leur place exacte sur ma carte. Je n’ai pas d’argent pour acheter des instruments, mes cartes sont inexactes, et les hommes de science ne me prennent pas au sérieux.
La jeune fille tendit ses mains, paumes ouvertes, vers le ciel. Elle appela les astres comme les paysannes appellent leurs poules pour les faire picorer. Et une pluie d’étoiles répondit à son appel. Elles venaient se poser sur la carte de l’Astrologue, y laissaient des petits points lumineux, puis miroitaient sur les paupières, les mains, la poitrine de la jeune fille, avant de s’envoler de nouveau au ciel.
L’Astrologue restait émerveillé et troublé. Il avait besoin d’une chose encore pour devenir heureux. Mais il ignorait quelle était cette chose. Il se tourna vers la petite enchanteresse, il voulut lui poser la question. Il vit des étoiles dans ses yeux, des étoiles dans ses paumes, et une étoile vibrait, palpitait aussi sous son vêtement en haillons...
Il n’avait plus besoin de l’interroger. Ils restèrent l’un à côté de l’autre sans rien dire. Ils se parlaient en silence. Ils attendaient l’aube, bercés par un rêve. Ils cherchaient en silence le chemin vers le monde hostile à leurs pieds. Sans paroles ils imploraient les cieux. Ensemble.
Dans le ventre de pierre de la tour naissait le jour...
Svétoslava Prodanova-Thouvenin
Traduit du bulgare par Roumiana Stantcheva
Revu par Marie Vrinat-Nikolov et Patrick Thouvenin