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LA MONTAGNE ROSE


C’ÉTAIT une des nombreuses montagnes qui ceignaient la vallée verte embaumant la lavande. Au début, la montagne n’était pas rose. Vus de près, ses versants étaient d’un bleu tirant sur le vert et, vus de loin, ils avaient la couleur azur de la plupart des montagnes dans le monde. Mais la montagne ne souhaitait pas être comme les autres. Ceux qui ne veulent pas ressembler aux autres sont peu nombreux, si peu nombreux qu’on les croit hautains, présomptueux et sait-on quoi encore. À juste titre parfois. L’important, c’est de savoir pourquoi et en quoi on veut être différent des autres. La montagne voulait être différente pour donner aux hommes qui habitaient là-bas, dans la plaine, la joie de redécouvrir le monde. Pour leur dire qu’en regardant par leur fenêtre ils peuvent voir un monde insolite, jamais vu, même en rêve, un monde tissé de lumière. Que la vie peut être merveilleuse avec un soupçon de nouveauté, si seulement on osait changer ce qui est connu et établi depuis toujours. La montagne voulait faire connaître tant de belles choses aux hommes, mais elle ne pouvait y arriver toute seule, bien qu’elle fût dotée d’un fort caractère. Et, quand on aspire à faire le bien, ce sont ceux qu’on aime qui s’adonnent à nous épauler.

La montagne hissa encore plus haut ses cimes, frôla le ciel et s’écria :

–  Hé, petits nuages galopant comme des chevaux, où est le soleil ?

« Où est le soleil, le soleil-eil ?... » fit l’écho né au creux des rochers. Il voulait aider la montagne qui l’abritait en son sein. Les nuages s’enfuirent à l’autre bout du ciel et découvrirent le soleil aux joues roses, tout ensommeillé et un peu grognon.

–  Aide-moi ! lui demanda la montagne. Je veux être rose comme de la guimauve. Tu peux tout : donne-moi une touche de tes couleurs, une touche si légère que diluée dans l’air elle devienne rose pâle. Tu sais que les hommes craignent le feu, ils se protègent de tes ardeurs avec des parasols et des chapeaux. Mais moi, je veux qu’ils s’éprennent de ton feu en aimant ses nuances les plus délicates. Il faut que nous leur donnions une petite joie qui ne coûte rien ! M’aideras-tu ?

–  Bien entendu ! répondit le soleil. Il savait que celui qui apporte la lumière aux autres reste éternellement jeune. Croyait que la jeunesse avait ses sources dans l’œuvre bienfaisante et l’amour véritable. Et le soleil versa avec toute sa générosité la force vivifiante de ses rayons par-dessus les collines.

C’était facile à dire, mais incroyablement difficile à réaliser. Pour que la montagne devienne rose, le soleil ne devait pas se coucher derrière ses épaules rondes, même s’il était très fatigué. La montagne ne dormait pas non plus : il ne suffit pas d’être rose de l’extérieur pour donner la foi aux autres. Elle irradiait tout entière, dans ses entrailles brûlait le feu, son propre feu et non celui du soleil.

La montagne et le soleil attendirent l’aube avec un frisson d’espérance. En vain. Comme d’habitude, les hommes entamèrent leur journée sans le moindre regard à la montagne. Un regard aurait suffi pour que le jour leur fît son plus beau sourire. Mais les hommes ne croyaient pas aux miracles, ils n’essayaient même pas de les chercher. Seul un homme acariâtre par pur hasard saisit l’éclat rose. Il avait levé les yeux vers le ciel pour bougonner :

–  Voyons ! le ciel montrera bien que les météorologues m’ont encore trompé avec leurs prévisions. Ils prétendent qu’il fera beau ! Cours toujours ! Rien de plus bête qu’un optimisme injustifié, quant à l’optimisme justifié il n’existe tout simplement pas... Tiens ! Quelle est cette bizarrerie ! Une illusion d’optique : une montagne bleue, une montagne rose... Ça n’existe pas ! Tout homme de bon sens sait qu’une montagne n’est qu’un tas de cailloux, qui de loin peuvent prendre toutes couleurs.

Quelque chose pourtant le poussa à s’approcher de la montagne. Il marcha à travers les champs de lavande et, chose étrange, il se prit à croire qu’il n’était pas impossible que la journée fût belle. Il arriva enfin au pied de la montagne. Et il eut l’impression de se trouver au cœur d’une grande pomme d’amour rouge, comme celles de son enfance. Le vent sifflait de façon étrange, les nuages, aux couleurs de l’arc-en-ciel, tournaient comme un carrousel... Il se frotta les yeux. La montagne rose ressemblait à la mousse rosée que sa mère déposait dans une assiette en écumant les confitures de fraises, les confitures qu’elle préparait pour les grandes occasions, et lui, il n’avait droit qu’à l’écume. Cette mousse sucrée qui collait sur ses joues, pendant que les flammes dansaient sous la bassine de fruits rouges comme le soleil souriant là-haut !

Il voulut rester toute sa vie dans la montagne de rêve. Mais il eut peur : il avait une femme et des enfants. Et des amis qui le considéraient comme un homme de bon sens. Comment s’adonner aux miracles roses ? Il devait rentrer à la maison. Peut-être un jour partagerait-il cet émerveillement, pour le revivre, pour transmettre la foi des miracles. Quand il aurait des petits-enfants. Il leur raconterait cette histoire comme un conte merveilleux.

Et l’homme s’en alla.

Le soleil demanda tristement à la montagne :

–  Nous avons peut-être fait une erreur ? Ne vaut-il pas mieux nous reposer ? Je suis mort de fatigue et je voudrais dormir et toi, tu es brûlée jusqu’aux profondeurs par ce feu...

–  Non, lui répondit la montagne. Tu es le soleil, tu as tant d’ardeur, et moi je suis une montagne, la pierre brûle mais ne se consume pas. Il faut que nous tenions bon. Jusqu’aux temps où tous voudront rester auprès de nous. Quand ils sauront que nous existons, quand ils croiront à notre existence. Ce n’est qu’alors que nous pourrons nous reposer...

À travers les champs de lavande des enfants couraient vers la montagne et, au-dessus de leurs têtes, débordant de confiance dans le soleil planait un cerf-volant...


Svétoslava Prodanova-Thouvenin

Traduit du bulgare par Roumiana Stantcheva
Revu par Marie Vrinat-Nikolov et Patrick Thouvenin

contes-merveilleux
03/03/07