Le Continent
Le chat et la nuit
La maison
Ville des dentelles
Le Continent
La Montagne
L'Astrologue
Le Ramoneur
Les autres sites
 
 
LE CONTINENT INEXPLORÉ


HAAN descendait vers la côte. La mer l’appelait comme tout au long des nuits estivales les rêves appellent les songes à les suivre. Chaude comme une caresse, attendrie par le souffle de l’été, la nuit, d’un bleu transparent, avait donné sa couleur profonde à la mer du Nord, d’habitude si grise. Et celle-ci laissait échapper des soupirs du bonheur d’être, pour une fois, semblable à ses sœurs du Sud. La nuit était assise sur le rivage et les vagues effleuraient ses doigts. Nuit et mer s’abandonnaient à la caresse du souffle brûlant du Sud. C’est au cours de tels instants que naît le merveilleux. Le bonheur du vœu exaucé, du rêve réalisé, rend meilleurs les nuits, les mers et les hommes, et les ouvre au monde. Pour connaître la vérité que recèle un être, il faut regarder dans la cachette secrète de ses rêves. Le désir ardent est la nature profonde du monde, ses lendemains lointains, inaccomplis, insaisissables.

La lune rousse et ronde, tel un fruit exotique enchanteur suspendu dans le ciel du Nord, éclairait les songes du petit Haan, le grisait avec le parfum suave des villes espagnoles… Les rêves de Haan étaient comme des vaisseaux fantômes immatériels, fendant les flots d’un bleu intense, lancés à la recherche de terres vierges, inexplorées, sous les lueurs pâles de la Croix du Sud. Mais les frêles caravelles de ses rêves venaient se briser contre les falaises imprenables de l’impossible : il n’y a plus de terres inexplorées, il était venu trop tard au monde. Certains rêves naissent condamnés. Il faut être très fort pour abreuver du sang de son cœur la chimère impossible. Si l’on réussit à le préserver du désespoir, à ne pas l’étouffer, à ne pas l’abandonner, ce rêve devient une double vie, vraie, refusée mais conquise. Cette nuit-là, Haan contemplait la mer et essayait de chasser de son cœur un rêve impossible. Il comprit qu’il n’y réussirait pas. Chasser ce rêve signifierait renoncer à soi-même, à la nuit étrange qui embrassait la mer du Nord, au murmure clair de cette lune ronde comme une orange lui disant que tout est possible. Y compris de sauver ce qui est condamné à disparaître, si on s’y accroche suffisamment fort.

Il était arrivé près du port. Les vagues balançaient quelques vieux bateaux venus de l’âge où les continents inconnus existaient encore. Haan préférait le plus petit d’entre eux, à la coque abîmée par la fougue salée des vagues. Ses voiles, lacérées par les orages, flottaient au vent comme un pavois des rêves. Le bateau le reconnut et le salua d’un sifflement joyeux et profond :

–  Tu es triste, Haan, tu penses que le temps t’a échappé, qu’il a fui en arrière, que tu ne peux ni l’attraper ni le faire revenir, et que tu ne peux pas aller à la découverte de ces rivages inconnus qui ont gardé tout leur mystère et ont préservé un monde insoupçonné pour te le révéler… Ne sois pas triste, Haan. Sois fidèle à tes rêves. La fidélité, toujours et en toutes choses, triomphe du temps, c’est la grande richesse du cœur humain, elle qui nous ancre dans un seul port, nous ouvre des espaces plus infinis que l’océan, nous apporte un bonheur plus grand que la liberté absurde… La fidélité est la liberté de choisir son bonheur. Monte sur le pont, Haan. Prends la boussole des rêves. En avant, capitaine ! En avant vers le continent inexploré ! Je t’y conduirai. Ce continent existe, Haan, et nous allons consacrer notre vie à sa découverte !

D’un bond, Haan se retrouva sur le pont. Le bateau leva l’ancre, mais au lieu de se diriger vers le large, comme le pensait son heureux capitaine figé dans l’attente du miracle, il plongea dans les profondeurs de la mer du Nord. Les fonds marins étaient aussi touchés par le rêve ; il avait emprisonné dans un souffle chaud leur fraîcheur et les flots enveloppaient de douceur le bateau et son capitaine, ce petit Haan effrayé…

–  Arrête, où vas-tu ? Nous allons nous noyer !

–  Souviens-toi, Haan, que si tu n’as pas bu suffisamment d’amertume, le rêve ne pourra pas se réaliser. Tu ne vas pas périr si tu suis le chemin que te montre l’étoile unique, la tienne, mais il faut que tu sois prêt à tout. Et maintenant, respire profondément : nous allons rencontrer l’oracle des mers.

Le bateau échoua contre un récif de corail et sans se démonter s’écria joyeusement :

–  Nous voici au cœur des secrets ! Tu peux poser à l’oracle toutes les questions que tu veux. Il connaît l’avenir des rêves.

–  Où est l’oracle ? Je ne le vois pas !

–  Le corail est le meilleur oracle de toutes les mers. Il a donné naissance à un monde merveilleux. Celui qui crée la beauté avec sa propre chair est un sage. Puisons dans sa sagesse, Haan !

–  Soyez les bienvenus ! La voix du corail était profonde, à conquérir les cœurs. La voix révèle l’essence de l’être — la beauté a une belle voix. « N’ayez pas peur de moi. L’avenir ne fait peur qu’aux faibles, et un faible est celui qui ne se connaît pas. Je ne fais peur qu’aux bateaux qui ont perdu le nord. Alors que vous, vous suivez votre étoile, l’étoile de vos rêves. Je connais ton rêve, Haan. Vouloir faire des découvertes est louable, pourvu que l’on sache ce que l’on souhaite découvrir. Il n’y a plus de terres vierges, Haan, ni au Nord ni au Sud. Il n’y a qu’un seul rivage inexploré, et peu nombreux sont ceux qui se donnent la peine de le chercher. Mais il est très difficile de le découvrir. Tu ne pourras pas le voir avec une longue vue, même par temps clair. Ton regard devra scruter ses profondeurs de très près. Il n’est ni ici, ni là, ne se trouve pas à un seul endroit, il est partout. Nos rêves le cherchent. Les uns choisissent le bon chemin, d’autres font fausse route. Tous ceux qui souhaitent découvrir une chose la trouvent en chemin. Mais ils ne savent pas toujours que c’est elle qu’ils cherchent… Je pense que j’ai été clair ? »

–  Je n’ai rien compris, murmura Haan.

–  Partons ! Au revoir ! s’écria le bateau et il dit à Haan à voix basse : « Je t’expliquerai : les sages aiment parfois cacher derrière des paroles obscures la vérité pénétrée. Ils ont peur qu’on ne les croie pas. La vérité est toujours très simple. Lui faire confiance est un art. Elle est tout près de nos aspirations, cachée au fond du cœur. Reste sur le pont, capitaine, et écoute avec attention ce que je vais te dire. Le continent que tu dois découvrir, c’est le monde des merveilles, le monde du BIEN. Le bien est partout, dispersé aux quatre vents comme du sable rose. Tu en collecteras les grains toute ta vie pour en faire le rivage de corail de ta terre promise. J’ai beaucoup voyagé. Les vents m’aimaient. L’amour déchaînait leur fougue et ils déchiraient mes voiles. Je ne leur en tenais pas grief, on ignore le poids d’amour que l’on peut porter. Au plus profond de leur furie ils étaient doux et caressants, tendres et apaisants. Je connais tous les secrets de la mer. Je connais un requin féroce qui rêvait toute sa vie d’être un dauphin et de pouvoir parler aux hommes. Il ne pouvait pas se faire comprendre d’eux et… Un hippocampe, si joli pourtant, se voyait en songe devenir le maître de la mer. Et quand il se réveillait, fragile comme un rêve et vaniteux comme un dictateur, il ne tenait pas en place… Fais attention, Haan, de ne pas confondre le bien avec le masque de la séduction… Le bien a parfois des dents de requin, il est parfois imperceptible comme l’air. Dans notre monde, découvert depuis longtemps, il est dangereux de montrer aux autres le bien que l’on porte en soi. Cherche, Haan, cherche !

Nous allons maintenant rentrer à Volendam. Les premières pistes menant vers le nouveau continent t’y attendent. Quand vient le soir, la musique venant de l’hôtel s’élève, elle transperce le corps de la jeune Hendricke paralysée, elle rythme les battements de son cœur, elle tinte comme mille clochettes argentées à ses oreilles, elle la rend agile et forte, et alors, Haan, Hendricke danse, elle danse sur toutes les scènes du monde, elle distribue aux enfants pauvres l’argent gagné, oui, Hendricke, que l’on croit d’habitude mécontente et maussade. Et ton plus grand ennemi, Patrick van der Lobbe, il s’est battu hier avec toi et tu ne sais pas pourquoi, n’est-ce pas ? Puis il a pris ton goûter. Il l’a amené à un chien abandonné qui est son ami. En allant à l’école, il avait déjà partagé avec lui sa tartine. Lui, Patrick, qui n’a de la pitié pour personne… Le bien est souvent mêlé au mal, comme les gouttes d’ambre au sable du rivage. Mais le sable mesure le souffle saccadé du temps et l’ambre recueille la lumière de l’éternité… Je ne t’en dirai pas plus, Haan, je te laisserai le plaisir de la découverte. Le monde entier est devant toi : le ciel, la mer, la terre verdoyante et printanière ou figée dans les neiges de l’hiver, regarde bien tout, même les pierres inanimées le long du chemin. LE RIVAGE DU BIEN EST DEVANT TOI. Nous sommes arrivés, Capitaine ! »

Volendam dormait sous le pâle ciel du Nord et des profondeurs de son sommeil montait le continent englouti inexploré…


Svétoslava Prodanova-Thouvenin

Traduit du bulgare par Roumiana Stantcheva
Revu par Marie Vrinat-Nikolov et Patrick Thouvenin

contes-merveilleux
03/03/07