LA VILLE DES DENTELLES
Un conte inspiré par Bruxelles
IL ÉTAIT UNE FOIS une vieille ville grisâtre que le son engourdi et mélancolique des cloches des grandes églises royales réveillait à l’aube. La grisaille grimpait sur les splendides façades des édifices, écrasait les jardins sous son brouillard, s'insinuait dans les âmes. Et les étouffait. Maîtresse toute-puissante de la ville, la grisaille pouvait même tromper la vigilance des sentinelles du palais. Elle se glissait en catimini dans le cabinet de travail du roi et lui dictait des décrets terribles, des arrêtés et des ordres implacables.
Personne ne pouvait en venir à bout. Plusieurs essayaient de l’ignorer. Ils tentaient de la noyer dans la bière, mais ne parvenaient qu’à la rendre encore plus grise et épaisse. Étouffés dans son étreinte convulsive, ils continuaient de suivre ses pas chancelants.
D’autres, au contraire, l’aimaient et craignaient qu’elle ne s’en aille. Ils la nourrissaient de leurs âmes ternes car elle cachait leur misère morale. C’est ainsi qu’elle récompensait leur soumission.
Il y en avait aussi d’autres qu’elle martyrisait, les étouffant sous son épais brouillard d’automne que l’ardeur de leurs cœurs tentait de dissiper. Sûre d’elle-même et vigoureuse, la grisaille avançait en rampant, jusqu’à voiler même le soleil. Et pour qu’elle n’éteigne pas leur flamme, les esprits insoumis quittaient la ville et partaient à travers le vaste monde.
Il y avait aussi une jeune fille à laquelle cette ville lugubre était devenue insupportable. Elle rêvait de routes menant loin du royaume de la grisaille. Un jour, elle trouva le courage de partir. Elle s’éloignait de la ville, marchait à travers la plaine verdoyante, cueillait des fleurs et ses doigts emprisonnaient les fils argentés des toiles d’araignée. Les plongeant dans les ruisseaux clairs, elle en retira des filets d’eau et renvida en fil très fin le suc des tiges des fleurs... Ses pas la menèrent jusqu’à une petite chapelle isolée, loin des bourgs et des hameaux. La chapelle ne ressemblait pas aux cathédrales ni aux églises royales avec le timbre froid de leurs cloches, peut-être parce que la foi profonde fuit l’opulence et l’autorité. Ses cloches chantaient avec la voix cristalline et pure d’un enfant. Elles ne se balançaient pas comme les autres cloches, mais tournaient comme des bobines. La jeune fille s’arrêta pour écouter leur musique. Et voici que le soleil déversa soudain à ses pieds des milliers d’aiguilles d’or et lui dit de sa voix chaude :
– Enroule ton fil autour des cloches, fixe-le avec les aiguilles d’or, et que les cloches chantent ! Laisse filer par tes doigts la flamme qui te consume, la haine de la grisaille. Un miracle t’attend !
La jeune fille fit ce que le soleil lui demandait. Le temps s’arrêta pour elle. Les années passaient en l’effleurant à peine... Quand elle eut fini de filer, elle se pencha au-dessus de l’eau du ruisseau pour y voir son image. Son visage était couvert d’une toile de rides aussi fines qu’une dentelle. Un autre voile de dentelle était jeté sur l’herbe : on pouvait y admirer toute la beauté de la terre, animée par la flamme pure de l’âme de la jeune fille. Soudain le voile se déploya dans ses mains, et battant comme des ailes il s’envola par-dessus les champs au son vivant de clochettes d’argent. Atteignant la ville, le son lumineux fit tressaillir la grisaille, le voile de dentelle qui emprisonnait les fils du soleil repoussa les nappes ténébreuses, et la grisaille alla se terrer tétanisée par la peur dans les coins noirs. Les habitants de la ville sortirent alors en liesse dans les rues pour accueillir la dentellière. Les uns étaient gais, d’autres étaient dans l’épouvante ou tristes. Mais la ville se mit à changer, revêtant des atours rayonnants.
À partir de ce jour, des centaines de manufactures de dentellerie ouvrirent leurs portes même aux coins les plus sombres de la ville. Tous les habitants ornèrent de dentelle leur costume, du roi au plus modeste des apprentis. Mais la grisaille ne s’avoua pas vaincue pour autant. Elle arbora également des vêtements de lumière. Il n’était pourtant pas difficile de la reconnaître, car sur elle la dentelle perdait son éclat et prenait des teintes terreuses.
La grisaille n’est toujours pas chassée de la ville... Pas complètement. Il est encore des cœurs qui s’ouvrent à ses ruses.
L’important, c’est qu’elle n’ose plus trop sortir de ses cachettes. Un jour, un nouveau miracle du soleil la chassera de son ultime refuge. Mais, tant qu’elle existera, les doigts agiles des jeunes filles tresseront inlassablement des dentelles...
Svétoslava Prodanova-Thouvenin
Traduit du bulgare par Roumiana Stantcheva
Revu par Marie Vrinat-Nikolov et Patrick Thouvenin