LA CLOCHETTE, LE MIROIR ESPION ET LA CLÉ,
OU L’HISTOIRE DE LA MAISON
Un conte inspiré par les Pays-Bas
LES MAÇONS arrivèrent à l’aube, avant que le soleil n’inonde le canal de ses reflets chauds. La construction d’une nouvelle maison doit commencer avec le premier sourire de l’aube. Les rayons du soleil levant allaient percer l’eau et faire de la place pour les piliers. Quand le soleil vient à la rescousse, ce n’est pas si difficile de construire une maison sur l’eau. Et d’ailleurs, plus c’est difficile, plus les piliers seront solides. Toute fière, quoique ce ne soit un bateau, la maison maintiendra solidement au-dessus de l’eau la chaleur d’un foyer. Même ancrée, elle voguera toujours avec joie vers un espoir humain.
La voici grandir impétueusement. Les fondations ne sont pas larges, mais elles sont solides, les briques s’empilent, emprisonnent les chambres dans leur cadre rouge. Avec complicité, elles clignent de leurs yeux voilés par le mortier et regardent déjà la rue près du canal en s’adonnant aux rêves.
La nouvelle maison aura un maître. C’est elle qui doit le choisir. Le choix est une chose difficile. Le choix fait peur, il trouble. Il y a des maisons frivoles qui offrent leur toit au premier venu : s’il leur déplaît, elles le mettent à la porte et en prennent un nouveau. Et cela se poursuit continuellement. D’autres payent leurs erreurs toute la vie. Elles supportent un maître désagréable, négligent ou cruel, bien que leurs piliers grincent douloureusement.
La maison neuve n’est pas frivole. Elle est même un peu méfiante. Elle a posé sur la fenêtre du premier étage un miroir espion. Elle peut y voir tous ceux qui passent dans la rue, elle peut les examiner, les jauger, les juger. Dans la rue sont déjà passés deux marchandes de fleurs, un ramoneur et quatre chattes aux yeux verts comme du phosphore. Elle ne leur a pas ouvert sa porte. Ils n’étaient pas suffisamment fiables. Mais voici un monsieur qui peut entrer. Il s’appelle Van der Brugge, il est sage, sérieux et très riche. Il saura sûrement s’occuper avec soin de la maison. C’est le miroir qui l’a dit. L’homme entre et la maison tremble sous ses pas. C’est une sensation désagréable, comme s’il y avait un tremblement de terre. Il regarde son plancher tout simple, visite l’étage, examine l’escalier qu’il ne trouve pas assez solennel. La maison a envie de pleurer. Puis un espoir la fait tressaillir : « Il jettera au moins un coup d’œil par la fenêtre et verra la belle vue sur Amstel, il me trouvera à son goût... » Mais les pas de Van der Brugge s’éloignent dans la rue...
Voici que les quatre chattes reviennent. Elles s’arrêtent devant la porte. Engagent une conversation étrange. La maison retient le souffle de son foyer.
– Regarde-moi ça, ma chère, peut-on être aussi bête ! Mettre un miroir à la fenêtre ! Faire confiance à ce morceau de verre brillant et mensonger ! Les maisons sont parfois naïves jusqu’à la bêtise !
– Mais elle manque d’expérience, la pauvrette. Pourtant ses fondations sont solides. On peut pardonner l’aveuglement de ses fenêtres. Nous devons l’aider !
– Je pourrais lui donner ma clé magique. Je vais verrouiller la porte pendant un certain temps. Au début, toute maison a besoin d’un ami qui la ferme à clé. Pour ne pas laisser entrer n’importe qui.
– Et quelqu’un qui lui fasse comprendre à qui ouvrir. Fermer la porte à clé n’est pas une bonne solution, ma chère ! Une maison fermée peut même s’écrouler. Je vais lui donner une clochette. Elle lui soufflera ce qu’il faut faire.
– Hé, belles minettes enchanteresses, sages et bonnes, à vrai dire magnifiques, pourquoi ne resteriez-vous pas avec moi ?
– Oh, non, nous vivons dans une péniche sur Amstel. Les enchanteurs perdent leur don magique s’ils vivent de façon trop confortable ! Et il ne faut jamais trahir le toit qui nous abrite. Nous partons ! Et les chattes s’en allèrent d’un pas léger sans frôler le sol.
La clochette s’agita toute la journée en suivant les pas des passants, son timbre était tantôt prétentieux, tantôt présomptueux, ou indifférent.
La clé grinçait avec tristesse. Elle laissa même échapper un sanglot :
– Je finirai par rouiller ! C’est terrible de ne pas pouvoir trouver de maître. Pas un qui fasse l’affaire dans toute la ville ! Mais il vaut mieux que je me taise que de me montrer mauvaise conseillère ! Car quelle responsabilité ! Toi au moins, tu sens leurs pas, tu as du flair...
– Et j’en suis responsable ! se froissa la clochette et on l’entendit enfin chanter d’une voix distraite mais claire.
Les marchandes de fleurs et le ramoneur passaient de nouveau dans la rue. La maison sentit ses fondations vibrer, de joie. En fait, elle n’avait pas entendu le son léger de la clochette. Tant de sons, et la rigueur de la clé, l’avaient changée. Ses fondations étaient devenues sures et seul l’amour pouvait maintenant les faire tressaillir.
La clé chanta dans la serrure. Aux sons de la clochette, ce sont les fleurs d’Amsterdam et une promesse de bonheur, toute barbouillée de suie, qui passèrent le pas de la porte. Ils entrèrent avec une telle assurance dans leur maison que leurs pas firent tomber le miroir espion qui se brisa en mille petits éclats d’hypocrisie. Les bons maîtres de la maison ramassèrent les débris et les jetèrent immédiatement...
Svétoslava Prodanova-Thouvenin
Traduit du bulgare par Roumiana Stantcheva
Revu par Marie Vrinat-Nikolov et Patrick Thouvenin