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LE CHAT ET LA NUIT


IL VINT AU MONDE à l’aube. C’était le seul chaton de la portée, ce qui causa à la vieille chatte une profonde déception. Elle regarda le petit, cligna de ses yeux verts et se dit :

–  Comme il est laid ! C’est incroyable ! Je n’avais jamais pensé que je pouvais donner le jour à un tel laideron ! Sa fourrure est déjà toute pelée et grisâtre, qu’est-ce que ce sera quand il deviendra adulte...

Le petit chat aveugle se heurta contre les mamelles maternelles, tendit le museau pâle et se mit à téter. L’aube se levait. La journée s’annonçait belle et sa lumière rosée inondait de fraîcheur la grande corbeille d’osier où étaient pelotonnés la chatte et le chaton. Voyant son petit frissonner à la lumière, comme d’un mauvais pressentiment, la chatte le protégea de son corps.

Les jours passaient et le chaton grandissait. Il était toujours aussi ingrat d’aspect avec son pelage râpé et son museau disgracieux, presque repoussant. Au grand déplaisir de ses maîtres, il n’aimait pas jouer. Seul le regard inquiet de sa mère partageait sa solitude : « Les gens pensent que les petits chats ne viennent au monde que pour les distraire. Ils leur lancent une balle ou une pelote de laine et s’amusent de leur jeu innocent. Mais pourvu que l’idée de jouer avec un objet précieux n’arrive pas à l’esprit de leur chaton, sinon ils sont prêts à le jeter à la rue. »

La chatte était contente que son enfant au moins fasse preuve de dignité. Il ne voulait pas qu’on le traite comme un jouet. Seul, quand personne ne le voyait, le chaton jouait avec une feuille poursuivie par le vent, une noix trouvée au grenier, les ombres des moineaux. Il ne chassait ni les oiseaux ni les souris, ce qui donnait du souci à la chatte. Quand on est né prédateur, il faut vivre comme un prédateur. D’ailleurs, même les doux pigeons sont devenus voraces et insatiables...

Le chaton grandissait et découvrait le monde. Depuis un certain temps il s’oubliait à regarder le ciel. Surtout le soir. Une fois, il veilla très tard et vit les étoiles. Il les regarda stupéfait, émerveillé, tendant craintivement la patte dans leur direction :

–  Qu’est-ce que c’est, maman ?

–  Ce sont des étoiles.

–  C’est quoi, les étoiles ? Des lucioles gelées ? Comment sont-elles allées si loin ?

–  Tu veux tout savoir, mon petit, les étoiles sont les yeux de la nuit.

–  Quels beaux yeux ! Et il y en a tellement ! Tout le monde n’a pourtant que deux yeux.

–  La nuit a besoin de beaucoup d’yeux pour regarder dans les songes de chacun. Elle connaît ce que nous disons, ce que nous passons sous silence et même ce que nous n’avons pas encore pensé. C’est dans nos rêves qu’elle puise sa sagesse. Elle est bleue comme un océan infini et là, quelque part dans cette étendue immense, se trouve le port de nos rêves. C’est là que nous jetons l’ancre de nos espoirs... Mais maintenant, il est l’heure de dormir, mon garçon.

–  Laisse-moi la contempler, maman. Je voudrais tellement qu’elle me remarque aussi ! Elle est si belle, tout le monde l’aime. Regarde le géranium et la giroflée qui rivalisent pour lui offrir leur parfum, les cigales qui l’ensorcellent de leur chant. Et moi, que pourrais-je lui offrir ? Je voudrais la rendre gaie. Elle est tellement triste ! Sa douleur m’étouffe.

–  Dors, mon petit enfant innocent ! La nuit est une femme comme les autres. Elle ne te voit même pas. Elle ne pense qu’au jour, c’est à lui qu’elle rêve. Entends-tu ses soupirs qu’emprisonne le feuillage du noyer ? Dors !

Mais le petit chat ne s’endormit pas. Ses yeux buvaient la lumière des étoiles et une douce chaleur emplissait son cœur.

Pendant les heures consacrées à la nuit, il grandissait, devenait plus fort et plus intelligent, son cœur s’emplissait de tendresse et d’amour dévoué.

–  Tiens, notre petit laideron est devenu un grand chat ! dit un jour le maître du logis. À la saison des amours, nous allons bien rire. Je n’ai jamais vu une bête aussi laide.

Ces paroles moqueuses blessèrent profondément le chat gris. Pourquoi le traitait-on ainsi ? Tout le monde ne peut pas être beau. Et comme c’est laid quand les hommes disent de quelqu’un : « Il est coureur comme un vieux chat lubrique ! » Est-ce qu’un chat n’a pas le droit d’aimer ?

Il était amoureux de la nuit. Il voulait profiter de chacun de ses instants. Quand la nuit tombait, il montait sur le toit de la maison pour se rapprocher d’elle. Il regardait ses milliers de prunelles lumineuses et lui déclarait son amour.

À la maison, ses maîtres tournaient et retournaient dans leur lit en grommelant :

–  Va-t-il enfin cesser de miauler, ce maudit chat, impossible de fermer l’œil !

Il continuait son chant passionné d’amour. Mais la nuit ne condescendait même pas à l’écouter, ses pensées étaient occupées par le jour. Elle l’aimait avec désespoir et abnégation. D’un amour sans lendemain. Elle n’arrivait jamais à le rencontrer. Le jour la fuyait, bellâtre narcissique et infatué. Il enfourchait l’étalon ardent du soleil et galopait vers l’ouest, pendant que la nuit essayait de le rattraper. À bout de forces, elle embarquait sur le frêle esquif du croissant lunaire pour traverser la mer céleste, elle ramait désespérément à la suite du cheval fougueux de son bien aimé qui s’éloignait vers l’horizon. Comment rattraper avec une barque un cheval galopant ?

Brisée, la nuit s’asseyait enfin dans une prairie et le chant des cigales l’enlaçait affectueusement. Éperdue, elle s’arrachait à l’étreinte de la musique nocturne, escaladait les montagnes, descendait, haletante, dans la ville, regardait par les fenêtres et son souffle emplissait les demeures. D’abord bleu, puis violet et enfin tout noir, il déferlait et s’installait dans la maison. Le chat gris s’y faufilait, tremblant de peur qu’un coup de pied brutal ne le chasse avant qu’il ait pu toucher sa bien-aimée. Partager l’intimité de la nuit dans la maison endormie était beaucoup plus saisissant que la rencontrer dans le jardin, devant les regards des humains. Les yeux du chat nageaient comme des poissons d’or dans l’aquarium du crépuscule, plongeaient dans le souffle bleuâtre de la nuit.

Il se mit à éviter le jour. Fatigué par ses rendez-vous tardifs avec sa bien aimée, il passait la journée à dormir. Ne pouvant supporter les grâces de son rival, il se cachait dans l’ombre du noyer.

–  Ce chat a l’air malade, dit un jour la maîtresse de maison. Il est tout le temps couché à l’ombre. Je n’ai jamais vu un chat qui n’aime pas le soleil. J’espère qu’il ne va pas contaminer les enfants...

–  Je l’attacherai dans un sac et je le jetterai dans la rivière, répondit calmement le maître de maison. Il ne va plus du tout bien. Même les chattes ne l’intéressent pas, quant à donner la chasse aux souris n’en parlons pas... Dès ce soir il ira retrouver les poissons...

Le chat frémit. Il n’avait pas peur d’être noyé, non. Ce qu’il voulait, c’était revoir sa bien-aimée encore une fois, une dernière fois ! Il bondit et courut vers la colline où elle faisait son apparition... Il ne vit que l’œil cruel et sanguinolent du jour, un œil impitoyable et brûlant.

La nuit pleurait doucement à l’autre bout du ciel. Et voici qu’elle ressentit soudain un léger frôlement d’amour. Elle fixa son regard dans la direction du souffle chaud. La nuit vit sur la colline un chat gris, au pelage râpé. Il l’appelait. Elle comprit qu’elle devait répondre à son appel, c’est ce que lui dictait son cœur.

Le chat entendit des pas dans son dos. Il se retourna. Une chatte, à la fourrure noire et lustrée, le regardait de ses yeux de braise, figée. Il la reconnut et l’émotion lui noua la gorge. La chatte enfouit tendrement son museau argenté dans le cou à poils clairsemés du chat. Et le miracle se fit : son pelage devint comme de l’argent, brilla des mille feux d’une poussière d’étoiles...

Épuisé, le jour attendait avec impatience que la nuit vienne le remplacer. Elle avait tellement couru pour le rejoindre ! Pourquoi tardait-elle encore ? Il regarda vers la terre. Il vit sur une colline deux chats blottis l’un contre l’autre qui ne voyaient pas les grains dorés du soleil couler dans le sablier du temps...

Le jour pencha la tête et dit à la chatte noire :

–  Je suis fatigué, viens prendre ma place !

La nuit se tourna vers le chat :

–  C’est l’heure de partir. Je reviendrai demain. Je dirai aux cigales de te bercer de leur chant et le temps ne te paraîtra pas long. Rentre à la maison, tes maîtres ne te reconnaîtront pas. Il faut pour cela des yeux différents... Ne crains rien, on ne te jettera pas dans la rivière, vas-y.

Le seul chat argenté au monde rentra à la maison. Ses maîtres en sont désormais très fiers. Ils sont heureux de s’être débarrassés du laideron sans avoir à commettre un péché. Ils ne savent pas que le péché est déjà commis puisqu’il a germé dans leurs pensées...

Pendant le jour, le chat reçoit la visite d’une chatte noire. Elle est si belle que personne ne la chasse si elle croise le chemin.

Et la nuit, le chat rêve d’étoiles...


Svétoslava Prodanova-Thouvenin

Traduit du bulgare par Roumiana Stantcheva
Revu par Marie Vrinat-Nikolov et Patrick Thouvenin

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03/03/07